Entre soleil, criques paradisiaques et ambiance conviviale : pourquoi les Allemands adorent passer leurs vacances à Majorque.

Pourquoi les Allemands adorent Majorque (et ce que ça change vraiment sur l’île)

Antoon
Par Antoon

Un mardi de juin dernier, je faisais mes courses au supermarché Lidl de S’Arenal. Rayon charcuterie : deux mètres linéaires de produits étiquetés en allemand uniquement. Bratwurst, Leberwurst, Schwarzwälder Schinken. La caissière m’a rendu la monnaie en me disant danke schön par réflexe avant de se reprendre. Ce n’est pas une anecdote pittoresque. C’est le quotidien de toute une zone de l’île qui a littéralement changé de langue maternelle.

Les Allemands représentent le premier contingent touristique de Majorque, loin devant les Britanniques et à des années-lumière des Français. Comprendre ce phénomène, c’est comprendre une grande partie de l’économie, des tensions et de la géographie touristique de l’île. Et si vous planifiez un séjour, savoir où se concentre cette masse de voyageurs vous permettra soit de les rejoindre, soit de les éviter efficacement.

4 millions de visiteurs par an : ce que cachent vraiment les chiffres

En 2023, Majorque a accueilli environ 13 millions de touristes selon les données de l’Institut Baléar d’Estadística (Ibestat). Parmi eux, plus de 4 millions venaient d’Allemagne, soit près d’un touriste sur trois. Pour avoir une idée de ce que ça représente : la Bavière, le Land allemand le plus peuplé, compte 13 millions d’habitants. Majorque en accueille autant en douze mois, et le tiers est allemand.

Ce ratio n’a rien d’accidentel. Il s’explique par une histoire qui remonte aux années 1960, quand les premiers charters Condor ont ouvert Palma à la classe moyenne ouest-allemande en plein miracle économique. L’île était peu chère, ensoleillée, à deux heures de vol de Munich ou Francfort. Le bouche-à-oreille a fait le reste en deux décennies. Aujourd’hui, les compagnies aériennes allemandes opèrent depuis plus de 20 aéroports allemands vers Palma, avec des fréquences qui rivalisent avec des liaisons intérieures.

Depuis les années 60, une fidélité sans équivalent en Europe

Ce qui distingue le tourisme allemand à Majorque des autres flux, c’est sa répétition transgénérationnelle. Des familles qui viennent depuis trois générations. Des retraités qui passent deux à trois mois sur l’île chaque hiver dans leur appartement acheté dans les années 80. Des jeunes qui reproduisent les vacances de leurs parents tout en ajoutant leur propre couche au phénomène. Le terme « 17e Land » qui circule dans les médias allemands depuis les années 90 n’est pas une blague : c’est une description assez juste de la densité des connexions entre les deux territoires.

Il existe à Majorque des quartiers résidentiels où les agences immobilières ne publient leurs annonces qu’en allemand, des associations de propriétaires germanophones, un journal en langue allemande (Mallorca Zeitung), des médecins qui consultent exclusivement en allemand et des écoles privées qui scolarisent les enfants de résidents permanents. Ce n’est pas du tourisme de passage. C’est une implantation.

Qui sont vraiment ces touristes allemands ?

Il faut résister à la tentation de faire un bloc homogène. La réalité du tourisme allemand à Majorque se divise grossièrement en trois profils très distincts, qui ne se croisent presque jamais sur l’île.

Le premier profil est celui des familles et couples de classe moyenne qui viennent en juillet-août, réservent un hôtel 3 ou 4 étoiles à Cala Millor, Alcúdia ou Santa Ponça, et passent leurs vacances entre plage et buffet. Discrets, polis, peu présents en dehors des zones hôtelières. Ce sont eux qui remplissent les statistiques.

Le deuxième profil est celui des résidents semi-permanents, souvent des retraités aisés ou des indépendants qui télétravaillent, qui passent plusieurs mois sur l’île chaque année dans des propriétés qu’ils possèdent ou louent à long terme. On les trouve plutôt dans les villages de l’intérieur, à Pollença, Sóller ou autour d’Andratx.

Le troisième profil est celui dont tout le monde parle, qui concentre l’essentiel des polémiques et qui représente en réalité une minorité numérique : les fêtards du Ballermann.

El Arenal et le Ballermann : arrêtons avec les idées reçues

Si vous avez entendu parler de Majorque dans un contexte négatif, il y a de fortes chances que c’était à propos du Ballermann. Ce terme désigne à l’origine le bar numéro 6 de la plage de El Arenal, une longue plage de sable à une dizaine de kilomètres au sud de Palma. Par extension, il désigne aujourd’hui l’ensemble de la zone de bars et de restaurants qui longe le bord de mer sur environ 500 mètres, et par abus de langage, toute la culture de tourisme de masse festif allemand à Majorque.

Le Bierkönig, célèbre bar du quartier Ballermann à Majorque, très fréquenté par les touristes allemands.
Le Bierkönig est l’un des établissements les plus connus du Ballermann, le célèbre quartier festif allemand de Playa de Palma à Majorque.

Ce qu’est vraiment le Ballermann, sans les clichés

Le Ballermann, c’est des dizaines de bars qui ouvrent à 10h du matin et ferment à l’aube, qui servent des seaux de bière bon marché, qui diffusent de la schlager (musique pop allemande très kitsch) à volume maximal, et qui attirent principalement des groupes de jeunes Allemands en vacances organisées. Les prix sont bas, l’ambiance est celle d’une fête de village permanente, et les excès sont réels : ivresse publique en pleine journée, comportements irrespectueux, tensions avec les résidents du quartier.

Les autorités baléares ont tenté de réguler la zone depuis 2020 avec une législation anti-tourisme alcoolisé : interdiction des « open bar » dans les hôtels, limitation des heures de vente d’alcool, amendes pour ivresse sur la voie publique. Le bilan est mitigé. Les abus ont diminué, la zone reste ce qu’elle est.

Faut-il vraiment éviter El Arenal ?

Ma réponse honnête : oui, si vous cherchez une Majorque méditerranéenne tranquille. Non, si vous avez 22 ans, que vous voyagez entre amis et que vous cherchez une ambiance de fête bon marché. El Arenal n’est ni meilleur ni pire que Magaluf côté anglais, c’est simplement un type de tourisme très ciblé qui a colonisé un territoire précis. Le problème c’est que cette zone donne à toute l’île une réputation qu’elle ne mérite pas globalement.

La plage de El Arenal elle-même, en dehors de la zone Ballermann, est d’ailleurs correcte. Large, bien équipée, avec une promenade agréable. Mais il faut savoir ce qu’on cherche avant d’y réserver un hôtel.

Ce que les Majorquins pensent vraiment de tout ça

La réponse varie selon à qui vous posez la question et depuis combien de temps sa famille vit sur l’île. Mais il y a des constantes.

Graffiti « Germans Colonizers » sur un mur à Majorque illustrant les tensions liées à la présence allemande sur l’île.
À Majorque, certains habitants dénoncent l’impact du tourisme et des investissements étrangers, notamment allemands, à travers des graffitis visibles dans plusieurs zones de l’île.

L’économie d’abord : une dépendance difficile à nier

Le tourisme représente plus de 45 % du PIB des Îles Baléares. Et dans ce tourisme, les Allemands sont le premier apporteur de revenus. Les hôteliers, les restaurateurs, les loueurs de voitures, les excursionnistes savent très bien ce qu’ils doivent à cette clientèle fidèle, qui revient chaque année et qui dépense correctement (les touristes allemands ont une dépense journalière moyenne légèrement supérieure à la moyenne européenne selon les données de l’AETIB). Critiquer ouvertement ce tourisme est donc économiquement risqué pour beaucoup.

Ce qui explique que les critiques viennent davantage des Majorquins qui ne travaillent pas directement dans le tourisme : les habitants des zones résidentielles qui subissent la pression sur les loyers, les propriétaires locaux expulsés de leurs quartiers par la hausse des prix, les gens qui voient leur île changer de visage sans en tirer de bénéfice direct. Ce n’est pas un phénomène propre aux Allemands, c’est une conséquence du tourisme de masse en général, mais la densité du tourisme germanophone dans certaines zones le rend particulièrement visible.

Les tensions qui montent depuis quelques années

Depuis 2022-2023, le mouvement anti-tourisme s’est durci à Majorque. Des tags sur les murs de Palma (« Tourists go home »), des manifestations organisées, des débats politiques sur la limitation du nombre de visiteurs. Le gouvernement baléare a instauré une taxe touristique (l’ecotaxa) et débat régulièrement de mesures plus restrictives. Dans ce contexte, les Allemands sont parfois pointés du doigt, non pas parce qu’ils sont allemands, mais parce qu’ils sont nombreux, visibles, et que leur implantation résidentielle massive est perçue comme une forme d’accaparement du territoire.

Les tensions sont réelles mais il faut les mettre en perspective : la grande majorité des touristes allemands passe des vacances ordinaires, respectueuses et sans incident. Le problème est systémique, pas individuel.

Comment voyager à Majorque sans subir le tourisme de masse

C’est la vraie question pratique. La bonne nouvelle : Majorque est assez grande et assez diversifiée pour offrir une expérience radicalement différente selon où vous allez et quand vous y allez. Si vous choisissez bien votre période, vous pouvez passer une semaine sur l’île sans jamais croiser la zone Ballermann ni les concentrations hôtelières de la baie de Palma.

Les zones du nord-est (autour de Cala Ratjada, Artà, Capdepera) et du centre (Sineu, Petra, les villages de la Serra de Tramuntana) attirent peu de tourisme de masse allemand. Ce sont des zones à majorité familiale ou naturelle, avec une infrastructure touristique plus légère. La côte sud-est, avec des plages comme Es Trenc, attire toutes les nationalités mais de manière plus diffuse et moins concentrée.

Pour structurer une semaine de route sur l’île, il vaut mieux partir du principe suivant : éviter la bande côtière ouest de Palma vers Andratx en haute saison, éviter El Arenal si la fête n’est pas votre objectif, et privilégier les départs tôt le matin sur les sites à forte affluence comme le Cap Formentor ou Caló des Moro. La Serra de Tramuntana reste l’espace le plus préservé de l’île, avec des villages comme Valldemossa ou Deià qui offrent une Majorque bien différente de celle des brochures de tour-opérateurs.

Ce que les voyageurs demandent souvent avant de partir

Majorque est-elle vraiment envahie par les Allemands ? Tout dépend d’où vous allez. Dans la zone de El Arenal en juillet, oui, massivement. Dans le village de Fornalutx ou sur la plage de Cala Figuera, pas du tout. L’île est assez grande pour que la question ne se pose pas si vous avez un itinéraire réfléchi.

Pourquoi les Allemands appellent-ils Majorque le 17e Land ? L’Allemagne compte 16 Länder (régions). L’expression « 17e Land » est apparue dans les années 90 pour souligner à quel point l’île était devenue une extension de l’espace de vie allemand : résidences secondaires, commerces germanophobes, presse locale en allemand, médecins et avocats qui pratiquent exclusivement en allemand. Ce n’est pas une blague, c’est une description assez fidèle de la réalité dans certaines zones.

Les Majorquins apprécient-ils les touristes allemands ? Ceux qui travaillent dans le tourisme, globalement oui : ce sont des clients fidèles, peu conflictuels en dehors du contexte Ballermann, et leur dépense fait tourner l’économie locale. Ceux qui subissent la hausse des loyers et la saturation des infrastructures ont un avis plus nuancé, indépendamment de la nationalité des touristes.

Quelle est la meilleure période pour éviter les foules à Majorque ? Mai et octobre sont les mois idéaux : météo agréable, mer à bonne température, et une densité de touristes divisée par deux ou trois par rapport à juillet-août. Le tourisme allemand est présent toute l’année mais atteint son pic entre mi-juin et mi-septembre.

Y a-t-il un quartier allemand à Palma ? Pas un quartier clairement délimité à Palma même, mais la zone de Portals Nous et de Santa Ponça à l’ouest, ainsi que certaines parties de Calas de Mallorca à l’est, concentrent une forte proportion de résidents germanophones permanents ou semi-permanents.

Le Ballermann est-il dangereux ? Non, au sens sécuritaire. C’est une zone de fête à haute densité avec les problèmes habituels de ce type d’endroit : pickpockets, bagarres à la sortie des bars, excès d’alcool. Rien de spécifique à Majorque. Ce n’est pas un endroit à éviter pour des raisons de sécurité, mais pour des raisons de confort si vous n’êtes pas venu pour ça.

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Expert de Majorque, j’ai grandi nourri aux secrets de mon grand-père espagnol. Bien avant d’y poser le pied, je connaissais l’île comme une carte au trésor. Aujourd’hui, je ne conseille pas Majorque : je la décrypte. Ici, c’est du vécu. Pas du tourisme.
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