C’est l’image carte postale par excellence. Celle qui fait vendre des milliers de billets d’avion chaque année. Une langue de sable blanc immaculé, une eau turquoise qui n’a rien à envier aux Caraïbes, et cette impression de bout du monde sauvage. Es Trenc est un mythe.
Mais comme tous les mythes, la réalité est parfois plus nuancée. En plein mois d’août, ce paradis protégé peut se transformer en véritable épreuve pour le voyageur non averti. Entre les embouteillages dans les marais salants, le stationnement anarchique et la chaleur écrasante sans la moindre ombre, la journée de rêve peut virer au cauchemar logistique.
Faut-il rayer Es Trenc de votre liste ? Absolument pas. C’est un joyau naturel qu’il faut voir au moins une fois dans sa vie. Mais il faut le visiter intelligemment. Oubliez les guides touristiques classiques qui vous vendent du rêve sur papier glacé : voici la réalité du terrain et les astuces pour profiter de ce site exceptionnel sans tomber dans les pièges à touristes.
Pourquoi cette plage rend tout le monde fou ?
Si Es Trenc déchaîne autant les passions, c’est parce qu’elle est une anomalie géographique. Contrairement à la majorité des criques de Majorque (les « calas ») qui sont encaissées entre des falaises rocheuses, Es Trenc est une immense plage ouverte de plus de deux kilomètres. Ici, pas de béton, pas d’hôtels monstrueux en arrière-plan qui gâchent la vue. Juste des dunes, des pins au loin et la mer à perte de vue.
L’eau y est d’une transparence irréelle. Grâce au fond sablonneux très clair et à la faible profondeur, la mer prend des teintes de piscine olympique. C’est l’endroit idéal pour les familles : on peut marcher sur cinquante mètres en ayant de l’eau à peine jusqu’aux genoux. Pour les enfants, c’est une pataugeoire géante et sécurisée.
Mais ce qui donne à Es Trenc son caractère unique, ce sont ses sentinelles de béton. De vieux bunkers de la guerre civile espagnole, jamais utilisés, s’enfoncent doucement dans le sable. Aujourd’hui tagués de vers de poésie blanche, ils offrent un contraste saisissant entre l’histoire sombre et la beauté lumineuse du site. C’est le spot photo incontournable qui prouve que vous y étiez.
Le parcours du combattant : arriver et se garer
L’accès est le point noir qui fait grincer des dents. La plage est desservie par une petite route étroite qui traverse les marais salants (Salines). En été, cette route sature vite, créant des bouchons où l’on avance au pas.
La bataille du parking
Vous avez deux options principales pour entrer. La première est via le village de Ses Covetes au nord. C’est souvent l’option la plus encombrée. Les quelques places de stationnement dans la rue (zone bleue ORA) sont prises d’assaut dès 9h00 du matin. Si vous voyez une place libre le long d’une ligne jaune, ne vous arrêtez surtout pas. La police municipale fait des rondes incessantes et l‘amende dépasse les 90€, sans compter la fourrière très active.
La seconde option, plus sûre mais payante, est le grand Parking Es Trenc au sud. C’est un immense terrain vague aménagé. Le tarif fait souvent sursauter : comptez entre 8€ et 10€ pour la journée. C’est cher pour un terrain poussiéreux, mais c’est le prix de la tranquillité. Attention, prévoyez toujours de la monnaie, car les terminaux de carte bancaire ont parfois du mal à capter le réseau au milieu des dunes.

Une fois garé, ne pensez pas avoir les pieds dans l’eau immédiatement. Il vous faudra marcher 5 à 10 minutes sur des chemins de terre brûlants pour atteindre le rivage. Si vous arrivez entre 11h00 et 16h00, préparez-vous psychologiquement : le parking peut afficher complet, vous obligeant à faire demi-tour après avoir perdu une heure dans les bouchons. L’astuce locale ? Venir pour le coucher du soleil, après 18h00. Le parking est parfois moins cher (voire gratuit hors saison), la foule est partie, et la lumière sur les salines est magique.
Venir sans voiture : l’option courageuse
Pour ceux qui suivent notre guide sur les transports en commun , la ligne 530 relie Palma à la zone. C’est une aventure en soi. Le bus vous dépose à Sa Ràpita ou Ses Covetes, vous laissant ensuite marcher pour trouver un coin de sable libre. C’est faisable et économique, mais le retour en fin de journée, fatigué et plein de sel, peut être éprouvant dans un bus bondé.
Ce qu’il faut accepter avant de venir
Es Trenc est un parc naturel protégé (Parque Natural Marítimo-Terrestre), ce qui implique des règles strictes et un confort sommaire. Ne vous attendez pas à trouver des rangées de douches d’eau douce, des toilettes tous les cinquante mètres ou des passerelles en bois manucurées.
L’absence totale d’ombre
C’est le détail qui gâche la journée de nombreuses familles. Contrairement à la plage de Formentor où les pins descendent jusqu’à l’eau, ici, l’arrière-pays est composé de dunes basses et de buissons épineux. Il n’y a aucune ombre naturelle. Si vous oubliez le parasol, vous allez cuire. Le soleil tape fort, réverbéré par le sable blanc. L’hydratation est vitale, surtout que les points de vente d’eau sont rares et chers.
La polémique des « algues sales »
Vous lirez sûrement des avis négatifs sur TripAdvisor se plaignant d’une plage « sale » et pleine d’algues. Il est crucial de rétablir la vérité : ce ne sont pas des algues, c’est de la Posidonia Oceanica. Cette plante sous-marine, classée espèce protégée par le Gouvernement des Baléares, est le poumon de la Méditerranée et la raison pour laquelle l’eau est si cristalline. Les banquettes de feuilles sèches qui s’accumulent sur le rivage sont laissées là volontairement par les autorités. Elles protègent le sable de l’érosion hivernale. En été, elles sont parfois poussées sur le côté, mais pas toujours retirées. Voir de la posidonie est un signe d’excellence écologique, pas de saleté. Si vous cherchez du sable ratissé au millimètre comme dans un resort privé, Es Trenc n’est peut-être pas pour vous.

Une cohabitation naturiste historique
Il faut aussi savoir qu’Es Trenc est le berceau du naturisme à Majorque. Si les zones proches des parkings (Ses Covetes) sont majoritairement textiles, plus vous marchez vers le centre de la plage, plus les maillots tombent. Aujourd’hui, la cohabitation est totale et bienveillante. Personne ne se regarde, chacun vit sa vie. C’est l’esprit de liberté de l’île. Notez aussi que nos amis les chiens, même tenus en laisse, sont strictement interdits sur le sable pendant toute la saison balnéaire, sous peine d’amende.
L’astuce ultime : arriver par la mer
Il existe une « porte dérobée » pour profiter d’Es Trenc sans subir l’enfer du stationnement ni la marche dans la poussière : le bateau. Depuis le port voisin de Colonia de Sant Jordi, des catamarans et des bateaux d’excursion partent quotidiennement pour jeter l’ancre juste en face de la plage.
C’est l’option que je recommande souvent aux familles avec jeunes enfants ou aux groupes d’amis. Pourquoi ? Parce que vous avez le meilleur des deux mondes : la vue imprenable sur la côte sauvage, l’accès direct à l’eau turquoise pour la baignade, mais avec le confort d’un bar à bord, de l’ombre garantie sous le taud du bateau, et zéro stress de voiture. C’est un budget supérieur au parking, mais si on compte l’essence et le stress évité, le calcul est vite fait.
Au-delà de la plage : l’or blanc de Majorque
Ne repartez pas sans avoir regardé autour de vous. La route qui mène à la plage traverse les Salines d’Es Trenc. Ce paysage quadrillé de bassins d’évaporation est fascinant, surtout au coucher du soleil quand l’eau devient rose.
C’est ici qu’est récoltée la fameuse Flor de Sal, considérée comme l’une des meilleures sels du monde. Il y a une petite boutique officielle directement sur la route. S’arrêter pour acheter un petit pot de sel aux olives noires ou à l’hibiscus est presque un rituel. C’est le souvenir culinaire parfait : léger dans la valise, pas trop cher, et qui ramène le goût de Majorque dans votre cuisine.
En fin de journée, fuyez les « chiringuitos » (bars de plage) souvent bondés et hors de prix pour vous replier vers le village de Ses Covetes ou la ville de Colonia de Sant Jordi. Vous y trouverez de vrais restaurants avec du poisson frais à des tarifs plus honnêtes, pour conclure en beauté votre pèlerinage vers la plage la plus mythique de l’île

